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Au-delà du cas Assane Diouf : bref éloge de l’insulte « citoyenne »…

Posté par: Cheikh Kalidou NDAW| Lundi 11 septembre, 2017 15:09  | Consulté 198 fois  |  0 Réactions  |   

Un esprit averti de son temps a pu fort justement remarquer que les hommes avaient, en tous temps et en tous lieux, fait l’éloge de choses plus vaines les unes que les autres, même de la calvitie… - Allez donc l’expliquer à ceux qui se teignent les cheveux de la vieillesse avec l’argent de la République - Mais dans sa sagesse, il avait aussi concédé que « rien n’est plus sot que de traiter avec sérieux de choses frivoles ; mais rien n’est plus spirituel que de faire servir les frivolités à des choses sérieuses »[1]. Nous sommes donc en droit de faire, ici, non pas « l’apologie du terrorisme » qu’on suspend telle une épée de Damoclès au-dessus du peuple sauvage et sans droits, mais celle de l’opprobre indignée,  de l’insulte citoyenne des éternels oubliés, des frustrations affamées qui refusent le pain de l’injustice et de la corruption.

« Vivez donc bande de sauvages dans la République et restez d’éternels sujets. Acquiescez de la tête, prosternez-vous, baisez donc mains et pieds de sa majesté le roi de la République de l’injustice ! ». Foutaises !

Quand l’indiscipline est érigée en citoyen libre et sans entrave – je pense au Joola, à Demba Diop et tant d’autres drames qu’on a vus venir sans aucune volonté politique de les éviter - …

Quand la corruption est la seule voie royale qui mène aux dorures et autres mondanités de la République du roi au lieu de mener à Rebeuss où n’y conduit, par le jeu d’une politique de la sucrière sur le dos du peuple, que le temps d’un deal obscur et d’une exfiltration en douce…

Quand on crie, à l’instar du philosophe, au-delà de l’Atlantique et au prix d’un long et coûteux voyage inutile, « liberté d’expression en deçà des Pyrénées, article 80 et compagnie[2] sur les terroirs du Sine et du Baol » qui ont jadis élevé leurs voix dissidentes contre les colons et leurs politiques avilissantes ».

Quand on perd de vue l’essentiel.

Quand on mange à sa faim en évitant du regard la famine de la main qui nous a nourris, la main du peuple. La main de la Nation. Pas celle des Hal pulhar ou des Sérères, mais celle de la Nation sénégalaise toute entière qui se « dress[e] et les armes au poing »[3].

Quand le mérite est remplacé par le clientélisme et le « parentalisme ».

Quand les idées fuient le débat politique à cause de l’appât du gain immédiat.

Quand, assurément, on retrouve tous ces signes dans un pays, alimentés par le régime en place bien aidé par l’ensemble de la classe politique, il devient légitime pour le citoyen de faire entendre sa voix par tous les moyens nécessaires. Tant mieux s’il y va de son injure ; sa condition est en soi une insulte qui, tels les flots d’une rivière, lui revient sans cesse échouer à la figure. Il la voit puisqu’il la vit.

Et nous pensons que l’injure à ceci de puissant lorsqu’elle répond à une gifle infligée : elle rend une partie de la dignité confisquée en ce qu’elle donne de la puissance à son auteur et lui procure la réparation passagère du mal qu’on lui inflige et qui l’afflige.

Qu’on arrête de vouloir se pavaner avec les habits de parangons de vertus qui ne nous vont pas du tout ! Quel sociologue osera prétendre que l’injure ne fait pas partie du patrimoine culturel sénégalais ? On peut certes nous opposer, à juste titre d’ailleurs, qu’elle n’en constitue pas la part la plus essentielle, la plus glorieuse, que nous avons une morale collective qui la réprouve dans son ensemble. Nous le concéderons volontiers. Mais dans ce cas, il faudrait aussi que la morale s’accommodât un peu moins de la corruption, des détournements de deniers publics, de la mal gouvernance…et que les lois qui en portent transcription fussent appliquées aussi bien pour les meurtriers, les faux-monnayeurs, les trafiquants de drogue, les corrupteurs, les corrompus… de la République de sa majesté le Président. Tel est prix à payer pour acheter l’injure.

« Monsieur le Président, les Sénégalais sont fatigués ! »[4]

Monsieur le Président, les sénégalais continueront d’utiliser la seule arme qui leur reste, l’injure, tant qu’ils demeureront fatigués. Ils en ont marre de l’insolence des nouveaux nantis de la République. Ils en ont marre que le jeune chômeur pris à fumer du yamba[5] prenne deux années de prison alors que ceux qui, au vu et au su de tous, ont été arrêtés pour meurtres, trafic de drogue, trafic de faux billets, blanchiment d’argent sale, détournement de deniers publics… sont élargis de prison sans qu’on en comprenne les raisons.

Devons-nous nous résigner de la direction sans cap sur l’avenir qu’un groupuscule d’individus donne à notre pays ?

La réponse est assurément non. Elle doit d’autant plus l’être dans un pays qui compte, nous dit-on, plus de 60% de jeunes dont la majorité, bien que diplômée et qualifiée, ne trouve ni emploi ni financement.

Quand les gens ont faim et soif, ils peuvent se résoudre à endurer et espérer des jours plus fastes. Mais quand leur dignité leur est enlevée, leur humanité s’envole du même mouvement. Et il n’y a rien à attendre d’un peuple sans dignité si ce n’est l’indignité de la révolte dont l’injure est la face la plus douce.

Comment voulez-vous expliquer à un jeune diplômé au chômage et sans aucune perspective d’avenir que la morale lui interdit d’insulter les gouvernants qu’il a élus pour lui trouver un emploi ? Est-il seulement raisonnable de penser que ce jeune-là va se contenter de son sort comme l’esclave, sans aucune estime de soi, le serait de sa condition de sous-homme ?

Monsieur le Président, si vous voulez éviter qu’on ne vous injurie au plus fort intérieur de notre âme, faites-nous mieux vivre, trouvez-nous du travail. Faites en sorte que le système éducatif retrouve de sa superbe. Soyez enfin Président ! Président d’un pays de génie !

Etes-vous bien conscient de ce que le Sénégal perd de l’avenir avec les grèves à répétition et les années presque blanches qu’on valide malgré tout ?

Eh bien, permettez-moi de vous le rappeler. Il perd de futurs médecins compétents, des ingénieurs à la pointe de la science, des juristes de bonne foi, des professeurs pédagogues qui préparent l’avenir, des astronautes qui flirtent avec les étoiles… il perd son génie, il perd sa foi en l’avenir, sa sève vitale revitalisante. Il gagne en médiocrité et en dépendance vis-à-vis de ceux qui ont éduqué leur futur pendant qu’il était temps. Voilà le modèle de pays dans lequel vos politiques, votre manque d’action et de vision nous installent.

Et ce modèle-là, franchement et cordialement, on l’emmerde !

Alors ! Vous pouvez choisir. Choisir entre voir la réalité en face et accepter que ceux qui ne sont pas contents s’expriment ouvertement contre ce modèle, sans risquer d’être jetés en prison. Soit ! Vous pouvez aussi, comme vous semblez en avoir la préférence, fermer les yeux sur la réalité du pays que vous n’ignorez pas et faire comme si tout allait bien pour le commun des sénégalais, dans le meilleur des mondes. Assumez alors la responsabilité du feu de la révolte qui couve, dans les abîmes d’un volcan des frustrations, qui ne manquera assurément pas d’entrer en éruption le jour où l’on s’y attendra le moins.

Vous pouvez vous débarrasser de Assane Diouf. Au fond, sa prophétie est terminée. Il a fait passer son message. Le prophète est mort, vive le prophète ! Paradoxalement, vous lui avez rendu un grand service en le persécutant au point de le faire déporter. Seize ans qu’il n’avait pas revu sa famille ! Il sommeillait déjà un Assane Diouf en chaque sénégalais imbu de justice et de prospérité. Il est désormais réveillé en chacun de nous et plus rien ne l’endormira de nouveau. Changez de cap, ou quittez le navire, à votre convenance. C’est selon. Qu’il vous plaise de choisir donc majesté à la cour fournie de transhumants et de phénix de la politique !

Nous n’avons pas tous l’injure à la bouche, mais nous sommes tous des Assane Diouf !

Le combat pour la dignité des Sénégalais ne fait que commencer.

 

Petikal

 

[1] Erasme, Eloge de la folie, p. 14. Librement accessible : http://classiques.uqac.ca/classiques/erasme/eloge_de_la_folie/erasme_folie_fig.pdf

[2] L’autre fait référence au Code pénal du Sénégal. Voir les articles 248 et suivants sur la fameuse « offense au Président de la République », flexible à annihiler toute liberté d’expression.

[3] Hyme national du Sénégal.

[4] Kéba mbaye, Discours à l’occasion de l’investiture du Président Abdou Diouf en 1981. L’auteur précise que la citation du juge Mbaye n’est en rien un soutien quelconque à Abdoul Mbaye.

[5] Marijuana

 L'auteur  Cheikh Kalidou NDAW
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